Les Guinéens choisissent leur président dans la crainte des troubles post-électoraux

Les Guinéens sont allés voter dimanche pour choisir leur prochain président, dans le calme mais aussi l’inquiétude de lendemains électoraux violents au moment de l’annonce des résultats, après des mois de contestation meurtrière contre un éventuel troisième mandat du sortant Alpha Condé.

Les bureaux de vote ont fermé officiellement à 18H00 (GMT et locales), avant que ne soient brisés les sceaux de milliers d’urnes transparentes réparties à travers le pays pour procéder au dépouillement, comme dans le petit bureau installé à même la rue sous un auvent cabossé dans le quartier populaire de Bambeto.

Quelques dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants se sont postés à quelques mètres du bureau pour entendre un des membres en chasuble blanche énoncer à haute voix chaque bulletin, ultra majoritairement « Mamadou Cellou Dalein Diallo UFDG » et le montrer à chaque fois au public.

Des incidents sans extrême gravité apparente ont été rapportés de province et de premières irrégularités dénoncées par l’opposition.

Mais c’est surtout la publication de résultats, qu’elle soit le fait du gouvernement ou de l’opposition, que les Guinéens envisagent avec appréhension, tant l’animosité et la méfiance sont grandes entre les camps des deux principaux candidats, l’issue du scrutin incertaine et le pays coutumier de vider les antagonismes politiques dans le sang.

Une proclamation d’un résultat global par les organes électoraux officiels devrait prendre quelques jours au moins. Mais l’un des risques est que le camp de M. Condé ou celui de son challenger, Cellou Dalein Diallo, ne prenne les devants en invoquant ses propres données remontées du terrain, y compris pour revendiquer une victoire dès le premier tour, provoquant les protestations de la partie adverse avec des conséquences imprévisibles.

– Appels à la retenue –

Lors d’une campagne acrimonieuse, aucun des deux camps n’a véritablement donné de signe d’être prêt à accepter la défaite.

Un second tour, s’il doit avoir lieu, est programmé le 24 novembre.

Ultra-sécurisé par des policiers et des gendarmes ayant passé un tee-shirt blanc plus engageant que leur uniforme, le premier tour s’est déroulé « sans incident majeur », malgré « de petits problèmes avec la distanciation sociale par rapport à la Covid » et quelques retards d’ouverture des bureaux, a affirmé à l’AFP le ministre de la Sécurité, Albert Damantang Camara.

En réalité, la pandémie paraissait loin des préoccupations des électeurs, très majoritairement oublieux du masque dans les files à l’entrée des bureaux. M. Condé, costume clair, avait pourtant donné l’exemple en se protégeant le visage pour aller voter dans une école pour sourds à quelques centaines de mètres de sa résidence officielle de Conakry.

Il a souhaité que l’élection soit « libre, démocratique et transparente » et a appelé « tous les candidats à éviter tout acte de violence ».

Cellou Dalein Diallo, en boubou blanc, masque sur le nez lui aussi au moment du vote dans son fief de Dixinn, dans la banlieue de la capitale, a demandé à « tous (ses) partisans de faire preuve de retenue et de responsabilité ».

Il a toutefois accusé le parti au pouvoir de vouloir fausser l’élection.

–  « Inquiétudes pour la paix » –

« La stratégie aujourd’hui qui est en train d’être élaborée, hélas, de l’autre côté, c’est comment tricher. Parce que M. Alpha Condé ne peut pas renoncer à son désir de s’octroyer une présidence à vie », a dit M. Diallo, qui ne veut pas revivre ses échecs de 2010 et 2015.

 

Pendant des mois, l’opposition s’est mobilisée contre la perspective d’un troisième mandat de M. Condé. La contestation, lancée en octobre 2019, a été durement réprimée. Des dizaines de civils ont été tués.

Le nombre de mandats présidentiels est limité à deux. Mais pour M. Condé, la Constitution qu’il a fait adopter en mars pour, dit-il, moderniser le pays remet son compteur à zéro.

Menée à coups de grands meetings fiévreux, la campagne a été émaillée d’invectives, d’incidents et d’obstructions, et de heurts qui ont fait plusieurs blessés entre militants. L’importance des appartenances ethniques ajoute à la volatilité de la situation.

Le ministre de la Sécurité s’est déclaré  « inquiet des déclarations du leader de l’UFDG, qui disait que, s’il ne gagnait pas, il ne reconnaîtrait pas les résultats et n’appellerait pas à l’apaisement ».

 

« On veut la paix, pas la bagarre », confiait pour sa part Mohamed Fodé Camara, un électeur du quartier de Kaloum, en disant « craindre le jour de la proclamation des résultats ».

– « Tourner la page »  –

Près de cinq millions et demi de Guinéens étaient appelés à choisir parmi douze candidats et candidates pour diriger ce pays de 12 à 13 millions d’habitants, parmi les plus pauvres du monde malgré ses immenses ressources naturelles.

L’issue devrait se jouer entre Alpha Condé, 82 ans, et Cellou Dalein Diallo, 68 ans. L’un sanguin, l’autre policé, ils s’étaient affrontés en 2010, premières élections jugées démocratiques après des décennies de régimes autoritaires, puis en 2015.

Ancien opposant historique devenu en 2010 le premier président démocratiquement élu après des années de régimes autoritaires, Alpha Condé revendique d’avoir redressé un pays qu’il avait trouvé en ruines et d’avoir fait avancer les droits humains.

M.Diallo propose de « tourner la page cauchemardesque de 10 ans de mensonges », fustigeant répression policière, corruption, chômage des jeunes et pauvreté.

Le vote guinéen ouvre un cycle dense de présidentielles en Afrique de l’Ouest scruté avec anxiété par les défenseurs de la démocratie, alarmés par les reculs de leur cause dans une sous-région autrefois jugée pionnière.

Le recours aux distorsions électorales ou aux modifications constitutionnelles figure parmi leurs sujets de préoccupation, avec les restrictions à la vie citoyenne, les arrestations arbitraires ou les actes de répression.

Dès le 31 octobre, la présidentielle en Côte d’Ivoire, où le sortant Alassane Ouattara postule également à un troisième mandat controversé, s’annonce elle aussi à hauts risques. Des présidentielles sont également prévues d’ici à fin 2020 au Burkina Faso, au Ghana et au Niger.

(afp)

 

 

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