
Épargner pour se transformer : la révolution silencieuse des femmes du Kénédougou
Orodara, 26 mai 2026(AIB)-Dans la province du Kénédougou (Orodara), une dynamique nouvelle prend forme au sein des communautés féminines. Confrontées à la pauvreté et aux pesanteurs socioculturelles, des femmes se regroupent en cercles d’épargne communautaire pour unir leurs forces. En mutualisant leurs modestes ressources, elles financent de petites activités génératrices de revenus et renforcent progressivement leur autonomie. Dans cette zone à vocation agricole, l’épargne communautaire féminine s’affirme ainsi comme un levier de transformation sociale. Reportage.
À Dan, village de la commune rurale de Kourinion, situé à quelques encablures de la ville d’Orodara dans la province du Kénédougou, région du Guiriko, des femmes ont décidé de prendre leur destin en main pour lutter contre la pauvreté. Réunies au sein du groupe d’épargne « Faso Dèmè », elles misent sur la solidarité et l’entraide pour améliorer leurs conditions de vie.
Grâce à l’initiative « Épargner pour le changement » (EPC), elles développent de petites activités génératrices de revenus et contribuent par la même occasion à consolider la cohésion sociale au sein de leur communauté. Chaque mardi à 15 heures, à l’ombre des manguiers, les membres de Faso Dèmè, parées de leurs plus belles tenues, se retrouvent pour leur rencontre hebdomadaire.

Le rituel, désormais bien ancré dans les habitudes, débute par des salutations chaleureuses et des échanges empreints de convivialité. Puis, au centre du cercle formé pour l’occasion, la caisse du groupe est solennellement déposée. Sous le regard attentif des membres, elle est ouverte pour marquer le démarrage des opérations.
Ce mardi 17 mars 2026, la tenue des comptes est assurée par la trésorière du groupe, Brigitte Traoré. « Dans notre groupe, chaque membre cotise 1 000 FCFA par semaine. Les absences non justifiées sont sanctionnées par une amende de 200 FCFA, tandis que les retards sont pénalisés à hauteur de 100 FCFA. Quant aux prêts accordés à partir de la caisse, le remboursement s’effectue sur une période de trois mois, avec un intérêt de 5 % du montant emprunté », explique-t-elle.
Selon une autre membre du groupe, Chantal Koné, cette dynamique a profondément transformé son quotidien. Autrefois simple ménagère, elle raconte que, faute de moyens financiers, elle ne pouvait mener aucune activité génératrice de revenus. Mais depuis l’arrivée du programme EPC, la donne a changé. Les femmes participent désormais à l’économie du ménage, soutiennent financièrement leurs époux et contribuent parfois à la prise en charge des frais de scolarité de leurs enfants.
« En 2024, j’ai emprunté 250 000 FCFA auprès de la caisse de notre groupe pour lancer une activité avicole. Avec cette somme, j’ai acheté des poussins et des produits vétérinaires. Aujourd’hui, je réalise un bénéfice mensuel allant de 80 000 FCFA à 100 000 FCFA, voire plus. Cela m’a permis d’agrandir mes activités commerciales, de contribuer davantage aux dépenses de la famille et même d’aider mon mari à construire notre maison », se réjouit Mme Koné. À l’écouter, sa participation au programme a profondément changé sa place au sein de son foyer et dans la communauté.

De son côté, Lala Koné affirme avoir franchi un nouveau cap dans le développement de ses activités génératrices de revenus. Elle indique qu’il y a un mois, elle a contracté son tout premier prêt d’un montant de 200 000 FCFA destiné à renforcer son activité.
Un financement qui lui a permis de concrétiser un projet qu’elle nourrissait depuis longtemps : l’élevage de volaille. Grâce à ce crédit, elle a acquis des poussins et son exploitation compte déjà 100 têtes. Déjà active dans l’élevage de porcins, Lala explique avoir sollicité ce prêt afin de développer son activité et de diversifier ses sources de revenus.

Quand la finance devient levier de transformation sociale
À Sipigui, village voisin de Dan, Na Mariamou Traoré illustre bien les retombées concrètes de cette initiative. Depuis 2024, elle a mobilisé, à travers le mécanisme de prêt du groupe, un montant de 1 300 000 FCFA en l’espace de deux ans. Ce financement lui a permis de construire une boutique et de développer son commerce de fonio et de beurre de karité. Actuellement, ses revenus mensuels varient entre 50 000 FCFA et 75 000 FCFA.
Grâce à ses ressources, elle contribue aux dépenses du ménage, soutient son mari et assure les besoins des enfants sans recourir à d’autres crédits. Selon elle, cette autonomie financière lui vaut davantage de considération au sein de son foyer et de sa communauté. À seulement 30 ans, Sylvie Ouattara dirige le groupe Faso Nafa de Niampédougou, dans la commune rurale de Kangala. Grâce au programme, ses activités génératrices de revenus connaissent un véritable essor et elle ne manque pas de témoigner de leurs impacts positifs sur son quotidien.
« Avant le projet, je faisais mes achats en détail parce que je n’avais pas les moyens d’investir davantage. J’attendais qu’une opportunité se présente, mais le manque de ressources me freinait », confie-t-elle.
En s’appuyant sur la dynamique d’épargne et de crédit, Mme Ouattara dit avoir pu bénéficier d’un prêt de 25 000 FCFA. Ce financement lui a permis d’augmenter son stock de chaussures et d’acheter un sac de sucre afin de développer la vente de jus. Désormais, ses bénéfices ont sensiblement augmenté. « J’ai même pu m’offrir une nouvelle moto », se réjouit-elle.

La cinquantaine bien sonnée, Sita Traoré, personne vivant avec un handicap et membre du groupe, fait également partie des bénéficiaires. Elle raconte qu’au départ, elle n’exerçait aucune activité économique. Mais grâce à cette initiative, elle a pu obtenir un prêt de 25 000 FCFA. « Avec cet appui, j’achète des arachides que je décortique avant de revendre les graines, ce qui me permet de générer un revenu », précise-t-elle.
Des époux face aux défis du changement
Au début de la mise en œuvre de cette épargne communautaire, l’adhésion de certains ménages n’était pas acquise. Selon les témoignages recueillis auprès des femmes, certains époux accueillaient l’initiative avec des appréhensions, exprimant des doutes quant à la fiabilité du système d’épargne et de crédit. Parmi eux figure Lassina Koné, l’époux de Chantal Koné.
« Je n’étais pas rassuré quand ma femme a voulu adhérer au programme. Je me demandais si cela n’allait pas créer des difficultés dans notre foyer. Mais avec le temps, j’ai vu les résultats. Son petit commerce a évolué et elle m’a même soutenu dans la construction de la nouvelle maison. Aujourd’hui, je suis fier d’elle et je l’encourage à continuer », raconte M. Koné.
Sylvie Ouattara, présidente du groupe Faso Nafa, affirme que la mobilisation des femmes n’a pas été facile à Niampédougou. « Beaucoup hésitaient à s’engager à cause de leurs époux », confie-t-elle. Mais au fil du temps, les résultats obtenus par les bénéficiaires ont progressivement dissipé les inquiétudes.
Les revenus générés ont contribué aux dépenses familiales et amélioré le quotidien des ménages. Un avis partagé par le président du conseil villageois d’éveil de développement (COVED), Lamine Traoré, qui souligne que, grâce aux changements positifs opérés par EPC, l’attitude de nombreux époux a évolué. Ils sont devenus plus favorables et soutiennent désormais la participation de leurs femmes au programme, renforçant ainsi la cohésion familiale.
De véritables cadres d’échanges et de solidarité
Selon la coordinatrice des femmes du village de Sokouraba, Mamou Barro, les rencontres hebdomadaires des groupes ne se limitent pas à de simples opérations financières. Elles se sont progressivement transformées en véritables cadres d’échanges, de solidarité et d’éducation communautaire.
Au cours des réunions, les membres abordent diverses préoccupations de la vie quotidienne, notamment l’éducation des filles, la santé de la reproduction ou encore des questions d’assainissement. « Lorsqu’une de nos membres a un parent malade, nous cotisons pour lui apporter notre soutien. Il en est de même pour les baptêmes et les funérailles », affirme-t-elle.
Dans la même dynamique, Mme Barro souligne que les groupes EPC jouent parfois un rôle de médiation sociale. Il arrive en effet que les membres interviennent pour apaiser certaines tensions au sein des ménages, notamment dans la gestion des conflits conjugaux. Pour plusieurs bénéficiaires interrogées, cette solidarité active, nourrie par l’habitude d’épargner ensemble, contribue à consolider les liens entre les membres et à renforcer la cohésion sociale au sein des communautés.
Le programme « Épargner pour le changement » est actuellement mis en œuvre dans cinq communes de la province du Kénédougou sous le leadership de l’Association SOS-Enfants de Orodara (SOSEO), avec l’appui financier de la Fondation Stromme.
Les communes concernées sont Orodara, Koloko, Kourinion, Samorogouan et Kangala. SOS-Enfants est une association dont la mission principale est d’améliorer les conditions de vie et de développement des enfants et des jeunes, y compris les femmes vulnérables. Depuis son lancement, le programme a profondément amélioré le quotidien de milliers de femmes et, par ricochet, celui de leurs communautés.
Selon le coordonnateur des opérations de l’Association SOS-Enfants de Orodara, Babou Nagalo, plus de 3 350 femmes regroupées au sein de 123 groupes ont mobilisé près de 82 millions de FCFA d’épargne en 2024. Ces ressources ont permis l’octroi de 70 millions de FCFA de prêts internes aux membres, tandis que plus de 34 millions de FCFA ont déjà été redistribués aux bénéficiaires à l’issue des cycles de partage, donnant ainsi aux femmes les moyens de concrétiser leurs projets.
Selon M. Nagalo, des femmes autrefois dépendantes ont appris à gérer leurs ressources avec plus d’assurance, à faire face aux imprévus et à prendre en charge certains besoins de la famille, notamment la scolarité des enfants, les soins de santé et l’alimentation.

Grâce au microcrédit solidaire, bon nombre d’entre elles ont également lancé des activités génératrices de revenus telles que la transformation de noix de karité, la production de soumbala ou encore la commercialisation de produits locaux.
Le coordonnateur EPC de SOSEO, Souleymane Barro, renchérit en indiquant que l’impact du programme ne se limite pas à l’économie. En effet, les bénéficiaires gagnent en confiance et en voix. Selon lui, les groupes EPC se sont imposés comme des espaces de solidarité et d’apprentissage où le partage d’expériences renforce le succès collectif.

Derrière cette belle dynamique se cachent des abus
Des témoignages recueillis auprès de certaines femmes révèlent que, dans certaines localités, des pratiques frauduleuses ont contribué à entacher la confiance dans le système. Des promoteurs privés de microfinance communautaire autoproclamés ou des structures fictives ont profité de la notoriété du programme pour soutirer de l’argent à des groupes de femmes en leur promettant l’accès à des crédits ou à des financements.
À ce sujet, une bénéficiaire ayant requis l’anonymat raconte la mésaventure de son groupe. « Un homme s’était présenté à nous comme représentant d’un projet. Il nous a demandé de verser une cotisation spéciale afin de bénéficier d’un financement. Nous avons accepté et versé l’argent. Mais après avoir encaissé la somme, il a simplement disparu dans la nature », déplore-t-elle.
De son côté, Na Mariamou Traoré affirme que son groupe a subi le même sort. Elle raconte que dans sa localité, un homme s’était également présenté pour organiser des groupes d’épargne avec les femmes.
Pendant un certain temps, les activités ont bien fonctionné. Les membres cotisaient régulièrement et versaient une contribution destinée à couvrir le carburant et la prise en charge de cet animateur. Mais, au moment du partage de l’argent, celui-ci a évoqué la confection de t-shirts pour la fête des membres du groupe.
Après avoir encaissé l’argent, il a pris la fuite avec les fonds, laissant les femmes désemparées. Selon Souleymane Barro, ces dérives démontrent la nécessité d’une vigilance collective et d’un encadrement institutionnel rigoureux. À défaut, la confiance patiemment construite au sein des communautés pourrait s’effriter, ouvrant la voie à la méfiance et au découragement des bénéficiaires.
Agence d’Information du Burkina
AK/ATA








