Zondoma : le Kéogo refait surface pour réconcilier les jeunes avec les valeurs traditionnelles (itw)
Gourcy, 13 mai 2026(AIB)-Sous l’impulsion de Sa Majesté Naaba Baongo, chef de Gourcy, le « Kéogo », ancienne école traditionnelle dédiée à l’initiation et à l’éducation des adolescents, renaît dans la province du Zondoma. À travers cette initiative culturelle et éducative, les promoteurs entendent transmettre aux jeunes générations des valeurs telles que le patriotisme, la solidarité, le respect des aînés et le vivre-ensemble. Dans cet entretien accordé à l’AIB, le président du comité de pilotage, El Hadj Ousmane Kindo, explique les fondements, les objectifs et le fonctionnement de ce cadre d’éducation traditionnelle adapté aux réalités nationales.
Agence d’information du Burkina (AIB) : Beaucoup de personnes aujourd’hui ne connaissent pas le Kéogo. Dites-nous ce que c’est.
El Hadj Ousmane Kindo (OK) : Littéralement, « Kéogo » veut dire « prévenir » en langue mooré. C’est comme lorsqu’une personne part en voyage et qu’on la met en garde contre les obstacles qui se trouvent sur le chemin. Donc, c’est un temps pour prévenir les jeunes des obstacles de la vie.
AIB : Pourquoi revenir sur cette pratique ancestrale ?
OK : Aujourd’hui, il y a tous les moyens pour se former : les médias, les voyages, etc. Les apprentissages sont nombreux. Malheureusement, nous constatons que certaines valeurs sont en dépréciation.
Les valeurs morales qui fondent l’essence de la société, comme la solidarité, l’intégrité, la famille, l’amour de la patrie, le droit d’aînesse, le respect de l’ordre social ; les enfants ne sont plus conscients de tout cela.
Par exemple, nos parents étaient unis par le sang et par les sentiments. C’était « un pour tous, tous pour un » et, s’il y en avait pour un, il y en avait pour tous. Mais, à l’heure actuelle, ces sentiments sont en train de s’éteindre. C’est « moi d’abord, le reste tant pis » ; c’est l’égoïsme, c’est l’individualisme.
C’est donc pour contribuer à restaurer toutes ces valeurs que le Dima de Boussouma a initié, à son arrivée au trône il y a environ deux ans déjà, le Kéogo dans son royaume. Et, pour ces mêmes raisons, il a plu au chef de Gourcy, Naaba Baongo, d’en faire autant en s’inspirant du modèle de Boussouma.
AIB : Quels sont les objectifs poursuivis en créant le Kéogo ?
Nous voulons, à travers un enseignement informel, transmettre à nos enfants des valeurs ancestrales.
L’école classique donne des enseignements. Tous les enseignements sont là-bas, mais ce que nous voulons donner, c’est la manière de vivre. Ce qui nous intéresse, c’est la formation civique et morale.
À travers des contes, par exemple, l’enfant apprend tout, mais il apprend surtout afin de consolider ce que Dieu a mis dans son cœur : l’amour, la bravoure, le patriotisme, la solidarité, etc.
À travers le Kéogo, nous avons donc deux objectifs majeurs : faire découvrir aux générations actuelles un pan important de notre culture et, par la même occasion, sensibiliser les enfants d’aujourd’hui sur un certain nombre de valeurs qui font défaut actuellement, mais qui sont pourtant essentielles pour le vivre-ensemble et le développement.
C’est une période d’essai et nous comptons faire une évaluation au bout d’un an pour voir ce que cela donne.
AIB : Comment avez-vous pu asseoir le Kéogo ici à Gourcy ?
OK : Fidèle à son engagement pour la promotion de nos valeurs culturelles, surtout à l’intégration de ces valeurs dans l’éducation des enfants, Sa Majesté Naaba Baongo a envoyé une équipe d’environ une dizaine de personnes à Boussouma (dans la région des Kuilsé, NDLR) pour s’inspirer de leur exemple.
De retour, nous avons réalisé un modèle de Kéogo avec une terrasse pour les prestations et les spectacles, qui a été inauguré le 27 février 2026 à l’occasion du Napoussoum. Il est situé entre l’école primaire du secteur 2 et la cour royale.
Un autre, plus proche de la réalité, a été construit dans l’enceinte du musée Birigui Julien Ouédraogo pour permettre aux gens de connaître le format réel du Kéogo.
Il faut noter qu’un comité de pilotage, dont je suis le responsable, a été mis en place pour opérationnaliser toutes les idées liées à cette initiative.
AIB : Concrètement, comment fonctionnera ce centre de formation aux valeurs traditionnelles ?
OK : À la différence de l’école classique, qui est dans des bâtiments avec un programme et un calendrier scolaire, chez nous, c’est vraiment l’enseignement informel.
Et, pour éviter toute interférence avec l’enseignement officiel et public, nous prenons les créneaux où les enfants sont libres (vacances ou congés).
Une centaine d’apprenants, dont 80 élèves du primaire et 20 du secondaire, ont déjà été recrutés en étroite collaboration avec les responsables chargés de l’éducation au Zondoma et nous prévoyons le premier regroupement le 15 mai prochain.
Pour l’animation du centre, des personnes ressources, dont des initiés au Kéogo, seront identifiées. Et, à travers des procédés qui motivent les enfants, comme les jeux, les contes ou les spectacles, elles pourront faire passer des messages et amener les enfants à raisonner pour trouver des solutions pratiques à certaines situations de la vie.
Exemple : ton papa est très âgé ; en te levant chaque matin, en tant que fils, qu’est-ce que tu dois faire ?
Il ne sera pas question de circoncision dans notre Kéogo comme dans l’ancien temps, mais nous nous intéresserons seulement au volet formation, particulièrement en termes de savoir, de savoir-faire et de savoir-vivre.
Ceux qui seront là pourront découvrir et admirer les tenues des « Ban-koéssé » (nom donné aux élèves du Kéogo), leurs danses et les chants exécutés autrefois pendant le rituel de l’initiation.
Tout se passera sur l’esplanade du Kéogo, à côté de la cour royale.
AIB : Quel est votre rôle en tant que responsable du centre ?
OK : Notez que le véritable responsable du Kéogo, c’est Sa Majesté Naaba Baongo, chef de Gourcy. Moi, je suis à la tête du comité de pilotage mis en place pour conduire les activités.
Nous travaillons en bonne intelligence pour la réussite de notre mission. C’est vrai, je suis âgé, donc mon rêve est de pouvoir trouver une équipe dynamique pour assurer la relève.
Des gens pensent que cette mission est incompatible avec la religion musulmane, surtout pour moi en ma qualité d’El Hadj, mais laissez-moi leur dire qu’il n’en est rien. C’est juste une façon de valoriser notre culture et de bien éduquer les enfants.
AIB : Quel message avez-vous à l’endroit de la population ?
OK : Nous voulons aujourd’hui que les gens mettent la balle à terre et qu’on essaie de retourner dans le passé afin de retenir tout ce qu’il y a de positif dans notre passé culturel.
Nous voulons concilier les traditions avec la modernité.
S’il y a des gens qui ont la foi et qui pensent que notre initiative est bonne, qu’ils apportent le peu qu’ils ont. Ce sont ces petits apports-là qui constituent l’essence même de ce qui fera grandir le Kéogo, aimer le Kéogo et comprendre le Kéogo aux populations.
Et je répète que c’est la première école traditionnelle de la société. Il y a des gens qui parlent de religion ; non, c’est ancestral, tu es sorti de là-bas. Tes parents sont sortis de là-bas.
Agence d’information du Burkina
Interview réalisée par Abdoul Aziz KIEMDE

