Jeune Afrique ou l’art de juger l’Afrique avec des lunettes parisiennes

Jeune Afrique ou l’art de juger l’Afrique avec des lunettes parisiennes

 

Ouagadougou, 8 oct. 2026(AIB)-Le 5 octobre 2026, au Burkina Faso précisément à Ziniaré, une commissaire de police dresse face à la presse le bilan de quatre jours de contrôle routier sur le port effectif du casque de sécurité. Elle s’appelle Natacha Maryel Zoungrana. Elle dirige la Police nationale de toute la région d’Oubri. Ce même jour, à Paris, Jeune Afrique publie un éditorial qui assure qu’au Burkina Faso du Capitaine Ibrahim Traoré, les femmes peuvent tout faire, sauf diriger.

Sous la plume de François Soudan, le Président du Faso est tour à tour « masculiniste », « homophobe », faux panafricaniste et, pour couronner le tout, compagnon de route de l’extrême droite française. Le procédé n’est pas nouveau. On prend des catégories forgées dans les querelles politiques européennes, on les plaque sur une réalité africaine qu’on ne fréquente plus, et l’on obtient une caricature. Une caricature commode, puisqu’elle dispense de comprendre et surtout de réfléchir.

Les femmes, « jamais à diriger » ?

Commençons par les faits. Le 19 septembre dernier, à Ouagadougou, quatre-vingt-quatre bachelières concouraient en finale du concours Hakili Mousso, une initiative du Camarade Président Ibrahim Traoré, consacrée à l’excellence scientifique féminine. Mathématiques, physique, chimie : des disciplines où les filles ne représentent encore qu’un peu plus du tiers des effectifs. Le message du Président du Faso était sans ambiguïté : leur premier talent se trouve dans leur tête. Est-ce là le langage d’un homme qui veut cantonner les femmes au foyer ?

Au sommet de l’État, le gouvernement issu du remaniement de janvier 2026 compte cinq femmes sur vingt-deux membres. Et ce ne sont pas des strapontins. Le Budget, c’est-à-dire les cordons de la bourse de l’État, est confié à Fatoumata Bako/Traoré. La Transition digitale, chantier stratégique de la souveraineté numérique, est confiée à Aminata Zerbo/Sabané.

La Famille et la Solidarité reviennent au Lieutenant-colonnel Passowendé Pélagie Kabré/Kaboré, une officière en uniforme, au cœur d’un pouvoir que l’on dit pourtant si viril.

S’y ajoutent Annick Lydie Djouma Pikbougoum/Zingué Ouattara aux Sports et à la Jeunesse, et Bebgnasgnan Stella Eldine Kabré/Kaboré, déléguée aux Affaires étrangères. Ce sont des femmes qui gèrent l’argent public, pilotent le numérique et portent la voix du Burkina. Elles dirigent.

Ailleurs, dans les campagnes, des périmètres maraîchers modernes, clôturés, irrigués à l’énergie solaire, ont été remis aux femmes rurales de Zongo, de Dori, du Nahouri, de Boulsa et de bien d’autres localités. Il s’agit d’autonomie économique, et non de charité. Sur le terrain, des femmes commandent des services et administrent des territoires.

Quant à la phrase brandie comme une pièce à conviction, « Les femmes ont donné, les jeunes ont construit, les anciens ont béni, les soldats ont protégé », elle décrit une nation entière mobilisée, où chacun apporte sa part. Il faut une singulière mauvaise foi pour y lire un ordre social figé.

Le panafricanisme serait resté en 1960

François Soudan décrète ensuite que le Capitaine Ibrahim Traoré n’est pas panafricaniste, mais simplement « souverainiste ». Comme si l’on pouvait être l’un sans l’autre. Comme si le panafricanisme était une pièce de musée dont les éditorialistes parisiens détiendraient seuls la notice.

Le panafricanisme, c’est un continent qui reprend son destin en main. C’est la Confédération des États du Sahel, avec son parlement confédéral installé à Niamey, sa banque d’investissement et sa force unifiée.

Ce sont, en novembre 2025, près de sept cents Afrodescendants venus des Amériques, d’Europe et des Caraïbes, accueillis une première fois à Ouagadougou, à qui l’État a ouvert les portes de la résidence permanente. « Nous ne luttons pas pour le Burkina Faso seulement, nous luttons pour l’Afrique », leur a dit le Président du Faso.

Et l’accusation selon laquelle le pouvoir s’appuierait sur les forces religieuses les plus conservatrices ? La loi sur les libertés religieuses de 2026 interdit les lieux de culte permanents dans l’administration, soumet les prédicateurs étrangers à autorisation, encadre le financement des organisations religieuses et sanctionne les discours de haine. Elle consacre la liberté de croire, de ne pas croire et de changer de religion. C’est tout le contraire d’une capitulation devant l’intégrisme.

Une loi souveraine n’est pas une idéologie importée

Reste le mot « homophobe ». Oui, le Burkina Faso a adopté en 2025 un Code des personnes et de la famille qui définit le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme et réprime les pratiques homosexuelles. Ce choix a été fait par l’Assemblée législative du Peuple, au nom de valeurs largement partagées par la société burkinabè et par une grande partie du continent.

On peut le contester. Mais le réduire à un emprunt aux droites radicales occidentales, c’est nier aux Africains la capacité de définir eux-mêmes leurs normes. C’est, en réalité, la vieille posture des impérialistes qui veulent imposer leurs valeurs au monde entier.

Le « grand remplacement » à l’envers

Vient enfin la thèse centrale : la « convergence » entre le Camarade Traoré et l’extrême droite. Le raisonnement ne résiste pas à l’examen. L’extrême droite européenne fait commerce de la peur de l’étranger en général et de l’Africain, en particulier. Le Burkina Faso, lui, ouvre ses bras aux descendants de déportés et les invite à revenir sur la terre de leurs ancêtres. L’une ferme les frontières aux Noirs, l’autre les rouvre. Où est la convergence ?

Que Marine Le Pen ait, en 2023, appelé Paris à respecter le départ des troupes françaises ne fait pas d’elle une alliée. Cela prouve seulement que la décision souveraine du Camarade Traoré était fondée. La non-ingérence n’est pas un slogan du Rassemblement national. C’est un principe de la Charte des Nations unies. Quant à faire de Marine Le Pen « la candidate de l’AES », c’est oublier un détail : les Sahéliens ne votent pas en France, et leur combat ne dépend pas de l’occupant de l’Élysée. Le Burkina ne lutte pas contre la France. Il lutte contre la domination, quel que soit le visage qu’elle emprunte.

Il faut aussi rappeler d’où parle l’éditorialiste. Jeune Afrique est suspendu au Burkina Faso depuis 2023 et interdit depuis janvier 2026. Le lecteur appréciera tant la rancune est régulière et tenace chez les «terro-journalistes ».

Alors, une question demeure, simple et décisive : depuis quand la souveraineté d’un peuple africain doit-elle obtenir le visa idéologique d’un éditorialiste parisien pour être légitime ?

Le Burkina Faso n’attend ni brevet de progressisme ni certificat de panafricanisme. Il attend le respect de sa souveraineté, la fin du parternalisme et le partenariat sincère et co-avantageux. À chacun d’entre nous, de refuser que d’autres écrivent notre histoire à notre place.

Agence d’information du Burkina

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