Cour de solidarité de Paspanga.

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Femmes accusées de sorcellerie : une plaie qui gangrène encore certaines localités burkinabè

Kaya, 13 avril 2021(AIB)- «C’est à la suite du décès d’un enfant que les populations m’ont chassée… ». Tout comme cette mère de 65 ans, les victimes de la chasse aux sorcières sont encore légions dans certaines localités du Burkina, au grand dam de l’Etat, de l’Eglise catholique et de leurs partenaires, déterminés malgré l’insuffisance des moyens, à redonner un peu de dignité à ces femmes qui ont presque tout perdu. Témoignages…

 «C’est à la suite du décès d’un enfant que des populations ont transporté le «siongo» venir me cogner. Elles m’ont chassée du village de Pilimpikou. Sincèrement, je ne suis pas sorcière. Les transporteurs de «Siongo» me détestaient depuis fort longtemps…», raconte, désespérément, une pensionnaire du foyer des femmes exclues de la Mission catholique de Yako, au nord du Burkina Faso.

Le Siongo est un instrument traditionnel, supposé capable de désigner après un rituel, la présumée sorcière (ou sorcier) responsable d’un décès jugé suspect par la communauté.

Bannies de la société, la malheureuse de Pilimpikou et ses treize compagnons d’infortune, ont trouvé refuge dans les trois blocs de bâtiments «vétustes» et sans clôtures dudit foyer.

Agée de 65 ans et mère de neuf enfants, nous avons rencontré notre interlocutrice lors d’une caravane de presse organisée du 29 mars au 2 avril 2021 par l’ONG Voix de Femmes, au niveau des Centres d’accueil des femmes victimes d’exclusion sociale pour allégation de mangeuses d’âmes de Yako, Téma-Bokin, Sakoula et Paspanga.

Pensionnaires de Sakoula.

Elle vit «cette injustice et souffrance psychique», depuis quatre ans. Les pensionnaires du foyer de la Mission catholique de Yako viennent majoritairement du village de Pilimpikou (8 sur 14), qui est réputé dans cette pratique traditionnelle de chasse aux sorcières.

Même si ces personnes de 3e âge reçoivent la visite de leurs progénitures et le soutien moral et matériel des citadins de Yako, leur souhait le plus ardent est le retour dans leurs familles respectives, afin de vivre, dignement, auprès de leurs fils et petits-fils.

L.O. 90ans.

«Lorsque je pense cette injustice que j’ai subie, je passe des nuits blanches à couler des larmes.  Pourquoi un être humain peut être si méchant envers son prochain ?», s’interroge, difficilement, la ressortissante de Pilimpikou.

En attendant que leur sort soit situé, ces «laissées-pour-compte» de la société sont prises en charge tant bien que mal grâce aux soutiens ponctuels de la Mission catholique et aux mains tendues des personnes de bonne volonté.

Cependant, plusieurs défis sont à relever. Selon la responsable du foyer, Sœur Jacqueline Guiédem, il s’agit, entre autres, de la réfection des bâtiments «coloniaux», de la construction d’un autre centre d’accueil, de l’augmentation de la prise en charge sanitaire, de la mise en place des activités génératrice de revenus (AGR) et de la dotation d’une ambulance.

 

Une pensionnaire du foyer de Yako.

«Lorsque nous avons une malade, je fais le tour de la ville pour solliciter un véhicule des bonnes volontés afin de la transporter à l’hôpital. A défaut, je prends la moto de la Communauté catholique pour l’amener. Pourtant, ce sont des personnes de 3e âge», déplore la sœur Guiédem.

Notre périple nous a conduits dans le Foyer Ste Anne de Téma-Bokin de 3 décennies d’existence. Là, ce sont 30 pensionnaires qui reçoivent toujours la «clémence» de l’Eglise catholique. Ici, la plus jeune pensionnaire a 47 ans contre 90 ans pour la plus doyenne. La particularité de ce foyer est que ses locataires vivent dans des «meilleures» conditions de vie et de travail.

Logées deux par chambre, elles mènent des AGR telles que le jardinage, l’élevage de porc, le tissage, la fabrication du mil germé et de soumbala sans occulter la production agricole pendant la saison humide. Des activités qui leur permettent de subvenir à leurs besoins quotidiens.

Agée de 90 ans et multipare de 5 enfants, L. O. est une ressortissante d’Arbolé(Nord). Chassée de son village à la suite du décès d’une femme, elle bénéficie de gîte et couverts de l’Eglise catholique, depuis 25 ans.

«Au départ, mes enfants ne venaient pas me rendre visite de peur de subir le même sort. Mais avec la sensibilisation des populations et le recul du phénomène grâce à l’expansion de la religion, ils viennent me rendre visite», souligne-t-elle, la tête baissée et la gorge nouée.

K.G. pensionnaire de Sakoula.

Depuis plus de 2 décennies, Dame O. et ses camarades bénéficient d’une prise en charge «globale» des hommes et femmes de Dieu de la Mission catholique et ses partenaires : Action sociale et Educo. «Les prêtres et sœurs nous entretiennent bien ici. Ils nous donnent tout le nécessaire comme habillement, nourriture, médicament», se félicite la ressortissante d’Arbolé.

Pour une meilleure prise en charge psychologique, chaque samedi, les pensionnaires bénéficient d’une liturgie religieuse, selon la responsable de la spiritualité du foyer, Sœur Solange Ouédraogo. «Nous lisons la parole de Dieu. Nous essayons de leur expliquer et faire de la liturgie avec elles», déclare Sœur Solange Ouédraogo.

Cependant, regagner leurs villages d’origine constitue leur préoccupation majeure. «Personne ne peut mettre au monde des enfants et les détester car l’accouchement regorge une douleur affolée. Mais nous avons peur d’y aller. Parce que lorsqu’il aura encore un décès, les gens vont toujours nous indexer. Alors que c’est Dieu qui donne et ôte la vie», s’inquiète la multipare de 90 ans.

Activité génératrice de revenus (AGR)des pensionnaire de Téma-Bokin.

Parmi leurs doléances, figurent la prise en charge alimentaire et psychologique et psychosociale. «Au début, elles passent des nuits entières à pleurer. Mais au fur et à mesure, nous arrivons à remonter leur moral», se remémore Sœur Ouédraogo.

Et pour le Vicaire de la Paroisse de Téma-Bokin, l’abbé Kiswensida Roland Sawadogo, l’objectif de leurs actions est de recueillir toutes les femmes victimes de l’exclusion sociale pour allégation de sorcellerie, afin de leur inculquer un esprit de famille et un espoir de revivre.

«Toute personne a droit à une famille, à une bonne réputation et à vivre dans une société. Quand on advient à bannir quelqu’un d’une famille et à l’exclure, c’est comme si on l’avait tué socialement surtout ceux de 3e âge», regrette «l’homme de Dieu».

La tournée nous a permis d’échanger avec les autorités administratives, coutumières et religieuses de la région du Centre-Nord (Kaya), qui sont résolument engagées pour l’éradication de cette pratique traditionnelle néfaste.

Mariam Lamizana.

Selon le directeur régional en charge de la Femme du Centre-Nord, Yacouba Ouédraogo, durant les 3 dernières années, 8 cas d’exclusion sociale ont été signalés dans sa région constituée de 3 provinces que sont le Bam, le Sanmatenga et le Namentenga. A l’entendre, les zones les plus touchées sont les communes de Pissila, Mané et Boussouma.

Toutefois, de son avis, avec l’implication des chefs coutumiers, religieux et des Organisations de la société civile (OSC), le phénomène prend progressivement du recul.

«La transformation de la société (pratiques religieuses et modernisme) a fait que les gens sont de plus en plus préoccupés par d’autres choses du fait du manque d’outils et de praticiens», souligne Yacouba Ouédraogo.

Autorités coutumières du Sanmatenga.

Pour lui, la crise sécuritaire et humanitaire a été également un «mal nécessaire» dans le cadre de l’exclusion sociale pour allégation de mangeuses d’âmes.

«Depuis le début de la crise sécuritaire et humanitaire, le phénomène en train de baisser. Car, une chaine de solidarité s’est développée. Il y a aussi le manque d’outils (Siongo) pour la pratiquer du fait de leur déplacement», s’est réjoui Yacouba Ouédraogo. Cependant, il souhaite l’accompagnement des médias pour plus de sensibilisation des populations.

Son homologue des Droits humains et de la Promotion civique, Isaïe Bamogo, déclare que le phénomène porte atteinte aux droits humains. C’est pourquoi, il estime qu’il est urgent d’agir en matière de sensibilisation, de prévention et de répression (justice).

DR action sociale Yacouba Ouédraogo.

«Dans la région du Centre-Nord, notre ministère a eu à réinsérer au niveau de leurs familles ou ailleurs des cas d’exclusion sociale. Courant 2017-2018, nous avons construit une zone non lotie et réinséré une dame et sa fille. Il y a eu aussi des cas à Mané où les autorités coutumières et leurs familles ont travaillé à les réinsérer d’autres», s’est-il réjoui.

Dans la région du centre-Nord, des leaders d’opinion mènent des actions de sensibilisation pour mettre fin à ce fléau dans leur contrée.

H-C Passoré Issiaka SEGDA

«Nous nous sommes impliqués pour mettre fin à ce mal qui minent le vivre-ensemble et la paix, parce que l’exclusion sociale a engendré d’énormes conflits entre des familles», indique le Premier ministre du chef de canton du Sanmatenga, le Ban-naaba.

Les caravaniers ont aussi découvert le Centre Délwendé de Sakoula (CDS) et la cour de solidarité du secteur 2 de Paspanga (Ouagadougou). A Sakoula, sur les 190 pensionnaires, 150 proviennent de la province du Passoré. Parmi ces exclus, figurent 5 hommes dont 2 accusés de sorcellerie et 3 amalades mentaux.

C’est le cas de K.G., un ressortissant de Pilimpikou. Accusé de la mort d’une femme de son village, il a été répudié par les populations depuis 5 ans.

«Ce jour-là, ils ont pris le siongo et ils sont venus me cogner. Ils ont même laissé tomber le siongo sur mon pied et j’ai eu une fracture»,  s’est-il remémoré.

Il doit sa vie sauve grâce à ses enfants qui l’ont camouflé en brousse avant d’être conduit au CDS. Même s’il reçoit la visite de ses enfants, la solitude familiale constitue sa préoccupation majeure.

Directeur régional Femme.

L’implication des journalistes dans la lutte contre l’exclusion sociale est positivement appréciée par les organisateurs de la caravane et les autorités administratives. Pour le haut-commissaire du Passoré, Issiaka Segda, l’exclusion sociale est une pratique ancestrale donc son éradication nécessite une déconstruction des mentalités des populations à travers des campagnes de sensibilisation dans les médias.

Et la présidente de l’ONG Voix de Femme, Mariam Lamizana d’ajouter : «La lutte contre ce phénomène nécessite l’engagement de toutes les souches socioprofessionnelles, en occurrence les journalistes». Pour elle, la sensibilisation, le plaidoyer et l’application de la législation doivent être conjugués afin de venir véritablement à bout de l’exclusion sociale pour allégation de sorcellerie.

Agence d’information du Burkina

Emil Abdoul Razak SEGDA

 

 

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