Burkina : «Malgré le contexte sécuritaire difficile, il faut tenir les élections pour éviter un vide institutionnel», Ambassadeur Jacob Ouédraogo

 L’on dénombre des milliers de Burkinabè vivant au Sénégal. Certains d’entre eux ont répondu présent dans le cadre de l’opération d’enrôlement sur les listes électorales qui s’est déroulée du 4 au 26 janvier 2020 au pays de Macky Sall. Dans une interview accordée à Sidwaya, l’Ambassadeur du Burkina Faso au Sénégal, en Mauritanie, en Gambie et au Cabo Verde, Jacob Ouédraogo revient sur entre autres, le déroulement de l’opération d’enrôlement, les élections de 2020, la situation sécuritaire au Burkina, la vie des Burkinabè au Sénégal et son parcours politique.

Sidwaya (S) – L’opération d’enrôlement qui devrait permettre aux burkinabè de l’étranger de pouvoir voter a démarré ; comment l’opération se déroule à Dakar ?

Jacob Ouédraogo (J.O) – Le processus d’enrôlement a démarré comme convenu le 4 janvier 2020 et doit se poursuivre jusqu’au 26 janvier. Près de sept mille Burkinabè vivants au Sénégal sont en situation de pouvoir se faire enrôler. On peut dire que l’opération se déroule bien. Mais auparavant, nous avons procédé à l’immatriculation des burkinabè pour avoir un état des lieux de ceux qui possèdent la carte consulaire. Mais la carte consulaire n’est nullement un document valable pour l’enrôlement. C’est la CNIB ou le passeport qui est requis.

S- Quelles sont les dispositions prises par l’Ambassade pour toucher le plus grand nombre dans le cadre de l’opération ?

JO– Dans le but de toucher le maximum, nous avons sollicité et obtenu l’envoi d’une mission consulaire spéciale qui a procédé à l’établissement au profit de nos compatriotes, des pièces d’identité, passeports ordinaires, certificats de nationalité et extraits de naissances. L’opération s’est déroulée du 2 au 18 novembre 2019 et a permis de délivrer près d’un millier de document. L’équipe a également été déployée à l’intérieur du Sénégal notamment dans les villes où nous avons une présence assez importante de Burkinabè. Egalement, nous mettons l’accent sur la communication. A ce propos, j’ai une rencontre ce jour avec les responsables des partis politiques, de la société civile et des associations pour continuer la mobilisation et la sensibilisation.

S -Au regard des débats qui ont émaillé la classe politique autour du vote des burkinabè de l’étranger, est ce que vous avez rencontré un problème particulier lors de l’immatriculation ?

  1. O– En ce qui concerne l’immatriculation, nous mettons l’accent sur la sensibilisation afin d’amener le plus grand nombre à établir leur carte consulaire. Car il est l’instrument qui permette de justifier la présence dans ce pays. Pour l’enrôlement à proprement dit, la loi à trancher la question. C’est seulement la CNIB et le passeport qui tiennent lieu. Donc le débat est clos.

S-Concrètement, comment et où vont se tenir les élections ici au Sénégal ?

J.O-Si l’on s’en tient à la loi, l’enrôlement et les votes se tiennent dans les consulats généraux et dans les Ambassade. Pourtant, lors du dialogue politique, les partis politiques avaient souhaité l’implantation dans des lieux autres que les ambassades et les consulats généraux afin de permettre à beaucoup de burkinabè non seulement de se faire enrôler mais aussi de pouvoir voter. La CENI penchait vers cette dynamique avec l’espoir que cette question allait être réglée avec la révision du code électoral. Le processus est en cours mais ce n’est pas encore réglé car l’Assemblée Nationale n’a pas encore procédé à l’amendement ou à la régularisation de cette situation. Ce qui nous contraint à ne faire l’enrôlement qu’au niveau des ambassades et dans les consulats généraux. Mais si le dispositif légal évolue, on sera amené à créer des bureaux de votes là où c’est possible. Pour le moment c’est le problème qui est posé et je sais que cela suscite beaucoup de débats.

S-Concernant l’organisation pratique des élections, est ce que vous avez entamé des démarches afin d’avoir l’accord du pays hôte ?

J.O– J’ai saisi les autorités compétentes d’une lettre notamment le ministre de l’intérieur pour lui tenir informé. Il nous fallait leur autorisation pour pouvoirs faire le déploiement sur le terrain en dehors des consulats et dans les ambassades. Donc les autorités sont avisées et ont même salué et encouragé l’initiative.

S-Quel est l’état des lieux des Burkinabè vivant au Sénégal ?

  1. O-Officiellement nous avons pu recenser à travers les immatriculations près de Six à sept mille burkinabè dont un millier d’Etudiants. Des milliers de burkinabè y sont mais ils n’ont pas pris la peine de se faire identifier ni immatriculés à l’Ambassade.

S- Quelles sont les secteurs d’activités dans lesquels évolue la diaspora burkinabè ici ?

J.O-Il y a une présence significative des burkinabè dans la fonction publique internationale telles que les organismes non gouvernementaux, la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest, dans les différents systèmes des Nations Unies et dans l’ASECNA. On en retrouve également un nombre important dans le privé, dans le commerce, dans l’entrepreneuriat, dans l’orpaillage, dans la pêche et transformation du poisson et dans des activités religieuses. Egalement on y dénombre des Etudiants.

S-Existe-t-il une division au sein des burkinabè du Sénégal ?

J.O-On remarque souvent des courants au sein de la diaspora. Mais au niveau du Sénégal particulièrement, nous n’avons pas constaté une quelconque division. Bien au contraire ils sont organisés à travers des associations, des amicales. On en dénombre 16 qui sont à caractère corporatiste et associatifs liées à la région et autres. Ils vivent en parfaite symbiose à travers une faitière qui est l’Union fraternelle des ressortissants burkinabè au Sénégal. Nous avons près d’un millier d’étudiants burkinabè inscrits dans les Universités et dans les écoles françaises qui se distinguent avec fierté par la qualité de leur rendement. Ces étudiants sont également organisés dans deux grandes associations à savoir l’Association des scolaires burkinabè de Dakar (ASB) et la fédération des étudiants du Faso (FEFAS) Le 20 décembre, nous avons célébré avec eux, une nuit dédiée à l’excellence au cours de laquelle nous avons pu décerner une quarantaine de prix à des étudiants Burkinabè majors de leur promotions ou de leur écoles.

S-Quelles sont les difficultés auxquelles font face la diaspora burkinabè dans ce pays ?

J.O- Il y a souvent des difficultés car nos compatriotes qui officient dans les sites miniers sont permanemment en conflit avec la loi (Problèmes environnementaux, l’utilisation de substances prohibées, la traites des enfants). Des cas d’absence de documents d’identification, sanitaires nous sont signalés. Nous avons noté quelques fois des contrôles intempestifs de documents. Je me suis déplacé à Kédougou (700 km de Dakar) pour remédier à une situation où des burkinabè faisaient l’objet de réclamation de carnet de vaccination pourtant ce sont des documents qui devraient être contrôlés à l’entrée. Pour ce faire, j’ai rencontré les gouverneurs de régions, les autorités locales pour leur exposer la situation. J’ai attiré leur attention sur le fait que cela pourrait s’apparenter à un traitement discriminatoire. Ils m’ont alors signifié leur disponibilité à faire cesser ces pratiques. Mais d’une manière générale, les burkinabè qui vivent ici se sentent bien chez eux. Mais nous les exhortons d’être en règle avec la législation en vigueur dans le pays d’accueil. Il faut noter aussi que les burkinabés sont très bien appréciés au Sénégal. Ils ont la bonne réputation d’être des travailleurs, loyaux, honnêtes. C’est une qualité reconnue par les autorités sénégalaises.

S- Est-ce que le contexte sécuritaire est propice à l’organisation sereine des élections au Burkina Faso ?

J.O-Avec le contexte sécuritaire difficile et son corollaire d’attaques et de déplacés internes, c’est en toute légitimité que les uns et les autres se posent la question.  Moi je suis optimiste au vue de la montée en puissance de nos FDS sur le terrain que la situation va évoluer positivement. En tous les cas, il faut que les élections se tiennent afin d’éviter une crise ou un vide institutionnel qui pourraient entrainer d’autres cycles de déstabilisation et de préoccupation.

S-Quelle peut être selon vous, la stratégie qu’il faille mettre en place pour contrer le phénomène ?

  1. O- La lutte contre le terrorisme n’attend pas seulement une réponse militaire. C’est un problème qu’il faille traiter de façon holistique en prenant en compte Les difficultés par ce qu’il est complexe. Selon un rapport de l’Institut d’étude de sécurité (ISS) sur « Extrémisme violent, criminalité organisée et conflits locaux dans le Liptako-Gourma », les causes de l’extrémisme violent sont entre autres l’absence de l’Etat par endroit, des problèmes de gouvernance et des questions de déficit de justice, la pauvreté. La porosité de nos frontières fait également que nous ne pouvons pas en tant que tel imaginer une stratégie nationale pour contenir le problème. Il faudrait une démarche tout à fait régionale. Aujourd’hui, nous parlons du G5 sahel. Pourtant le problème va au-delà de ces cinq pays. A travers cette étude, j’ai appris que dans certains endroits, les terroristes même se posent comme médiateurs pour juguler un certain nombre de crise qui existe de façon locale en tentant d’opposer l’Etat aux populations. Il faudrait donc l’analyser dans tous ses paramètres et pouvoir déployer tout la stratégie tant militaire mais aussi toute la batterie pour désarmer la radicalisation, les prêches… Nous faisons fois aux différentes composantes de notre pays pour pouvoir prendre à bras le corps le phénomène et lui apporter au fur et à mesure des réponses appropriées

 

S-Est-ce que le Sénégal est alerté par la situation sécuritaire au burkinabè ?

J.O– Tout le monde est alerté et l’Etat sénégalais se sent concerné par tout ce qui se passe. Nous appartenons à la fois au même espace communautaire (CEDEAO et UEMOA), il y a eu des réunions au cours de laquelle le Sénégal a exprimé sa position, ses préoccupations.  L’Etat sénégalais a abrité tout dernièrement une réunion au cours de laquelle des ministres des affaires étrangères de l’UEMOA se sont tablés sur la recherche de la stratégie à mettre en œuvre pour contrer le phénomène. Les sénégalais sont également à l’avant-garde de la lutte. Sur le plan du dispositif, c’est un problème qui est pris à bras le corps.

S- Il y a eu un élan de solidarité qui est né concernant la prise en charge des déplacés internes à travers des dons de toute nature. Y a –t-il eu des actions dans ce sens ici ?

J.O-En 2018, nos compatriotes ont réuni près de deux millions cinq cent mille francs (2.500 000) pour contribuer à l’effort de guerre. Egalement en 2019, ceux évoluant à la Banque Islamique de développement (BID) à Dakar ont envoyé un chèque du même montant au pays, en soutien aux personnes déplacées. Lors de la commémoration de la fête de l’Indépendance le 11 décembre, célébré avec sobriété, un appel à la contribution volontaire de tous a été lancé. Nous sommes à la phase de lever ces contributions. A partir du 31 janvier, un point sera fait et l’argent ira à l’endroit des déplacés internes.

S-Est-ce que Jacob Ouédraogo sera candidat aux législatives de 2020 ?

J.O- J’ai quitté un poste électif et pas des moindres. En 2015, j’ai eu à conduire la liste de mon parti dans ma province et je suis également membre du bureau exécutif de mon parti bien qu’étant ambassadeur. C’est une mission que le chef de l’Etat m’a confiée ici et cela n’enlève en rien ma disponibilité et mon engagement politique. Mais comme je suis dans un cadre organisé, j’entends apporter ma contribution dans les élections qui vont s’annoncer bientôt afin de porter haut, les idéaux de mon parti.

S- Après le décès de Salifou Diallo, vous étiez pressenti pour lui succéder en tant que président de l’Assemblée Nationale et après on vous retrouve ici. Que s’est-il passé ?

J.O- J’ai travaillé étroitement avec Salif Diallo depuis 1987 à la présidence du Faso et comme nous sommes de la même province, voire même du secteur, il y a beaucoup de liens qui nous ont unis. Nous avons cheminé ensemble sur tous les combats politiques depuis l’ODPMT, LE CDP et nous avons également rendu le tablier ensemble pour créer le MPP. Donc ce sont des liens affectifs et politiques de sorte à ce que certains ont pensé à un moment donné à cette alternative. Le parti s’est réuni et nous avons pris la décision de confier le perchoir à Alassane Bala Sankandé. La perte de Salifou Diallo, je l’ai ressenti avec beaucoup de difficultés. La veille de sa disparition on s’est parlé. Il m’a beaucoup marqué de par son engagement, sa vision. Donc lui succéder ce n’était pas ma préoccupation. J’avais déjà été consulté pour être nommé bien avant sa disparition et les autorités sénégalaise avait déjà donné leur accord et le processus était déjà engagé

S- Comment se porte le MPP/Yatenga après la disparition de Salifou Diallo?

J.O-La disparition de Salif laisse un grand vide tant au niveau national qu’au niveau de la région du Nord et de sa province. Il faut que nous ayons la modestie et l’intelligence de reconnaitre que le vide est grand. Nous avons besoins d’associer nos efforts car chacun est utile. Evitons de jouer au héro solitaire, ou de faire croire qu’on est leader. Bien vrai que chacun a sa zone d’activité mais si nous associons nos efforts, nous pouvons continuer à relever les défis. En fin septembre, nous avons organisé la conférence provinciale du parti à Ouahigouya, au cours de laquelle, nous avons une fois de plus prêché l’unité. Le problème de leadership ne se pose pas dans d’autres localités. Donc il faut éviter les sources de divisions.

S-Quels sont vos rapports avec vos anciens camarades qui sont restés au CDP ?

J.O– Nous nous sommes côtoyés depuis des années, et malgré les différences politiques, nous avons de bonnes relations avec nos amis restés au CDP. Nous sommes de bons camarades. On a gardé les relations humaines, fraternelles mais quand il s’agit de débat politique, chacun a sa position.

Rabiatou SIMPORE                                                                                  

rabysimpore@yahoo.fr

 Mariam OUEDRAOGO

mesmira14@gmail.com

 

 

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