Gratuité des soins au Burkina Faso : Le vol, cette gangrène qui ronge une mesure salutaire

Ouagadougou, 4 nov. 2019 (AIB) – Mise en œuvre en début d’année 2016, la mesure de gratuité des soins au profit des femmes enceintes et des enfants de moins de cinq ans est gangrenée trois ans après, par le vol et le détournement de médicaments par des agents de santé indélicats. Enquête.

Le samedi 29 juin 2019, Mme Kindo a envoyé son enfant souffrant au Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) urbain 2 de Solenzo.

Après consultation du petit malade, l’infirmier lui tend une ordonnance non estampillée «gratuité de soins», s’élevant à 9380 FCFA, tout en l’informant qu’il a en sa possession ces produits.

L’infirmier incriminé a prescrit une ordonnance non estampillée » gratuité de soins »

L’enfant est donc soigné par l’infirmier avec des produits qu’il détenait par devers lui et exige de la femme qu’elle délie le cordon de la bourse.

Sentant une entourloupe, Madame Kindo appelle illico presto son conjoint qui déboule au quart de tour.

A l’infirmier qui lui présente le coût des produits utilisés, il rappelle la politique de gratuité des soins.

«Il a commencé à s’énerver. Il a dit que le samedi et le dimanche, la pharmacie ne s’ouvre pas, donc eux, ils vendent les produits mais si je ne veux pas, je peux aller les acheter à l’extérieur» raconte l’infortuné.

Impuissant, il s’exécute en grommelant mais informe aussitôt le major du CSPS Issouf Konaté en exigeant son remboursement.

Selon ce dernier, l’arnaqueur en complicité avec un autre, n’était pas à son premier forfait.

«Avant ce cas, j’avais constaté que les deux vendaient des médicaments pendant les heures d’ouverture et de fermeture du dépôt pharmaceutique. Malgré mes interpellations, ils ont poursuivi leurs forfaits» lâche-t-il.

Ordonnances anonymes

Devant ce nouveau cas, le major Issouf Konaté a saisi son supérieur hiérarchique, le médecin chef de District (MCD) Koabié Bakouan et l’affaire parvient aux différentes autorités de la localité.

Notamment, au bureau local du Syndicat national des travailleurs de la santé humaine et animale (SYNTSHA) où les deux incriminés DO et RK, étaient membres.

Pourtant, foi du secrétaire général de la sous-section Banwa du SYNTSHA, Aliou Ouattara, l’organisation condamne ce genre de pratiques.

«Notre structure ne tolère pas qu’un infirmier ait par devers lui des produits. Malheureusement, le cas s’est avéré. Nous l’avons condamné avec notre dernière vigueur» a-t-il déclaré.

Comme sanction, les mis en cause ont déposé des lettres d’explication et ils ont été retiré du bureau du SYNTSHA, nous informe Aliou Ouattara.

Interpellé sur cette affaire par le MCD, les deux agents ont, dans un premier temps, nié les faits en arguant qu’ils n’avaient pas vu les documents de l’enfant et ne savaient donc pas qu’il avait moins de 5 ans.

«Nous leur avons rappelé que dans le cadre de la gratuité, dès qu’un enfant arrive, les agents de santé doivent toujours chercher à savoir s’il est concerné par la mesure ou pas» a affirmé le MCD.

Le médecin chef du district sanitaire de Solenzo Koabié Bakouan

Les mis en cause ont reconnu par la suite leurs fautes et comme première sanction, ils ont été suspendus pendant un mois et contraint à rembourser au patient Issouf Kindo son argent déclare le MCD.

A la suite, devant la volonté de la population de marcher sur le CSPS urbain 2, les infirmiers ont été mutés vers le centre médical avec antenne chirurgicale (CMA) de Solenzo où ils ont repris le travail.

Cela avec pour objectif d’avoir un regard sur leurs agissements, nous apprend le MCD.

Mais pour Assana Kindo, la réaffectation est une prime à l’impunité : «C’est pour les encourager à continuer sur cette voie parce que légalement, l’affectation n’est pas une sanction mais plutôt une promotion».

Selon le président du comité régional anticorruption des Hauts-Bassins, Blassé Kouraogo, la gratuité est une bonne initiative mais il  manque le processus de contrôle et de sanction des agents coupables de malversations.

A l’en croire, le Réseau national de lutte anti-corruption (REN-LAC) a porté à l’autorité plusieurs cas délictuels qui sont restés sans suite.

Blassé Kouraogo président du comité régional anti-corruption des Hauts Bassins

«Pour les accouchements, quand bien même il n’y a pas nécessité de kits, certains infirmiers vont le marquer sur l’ordonnance de la patiente afin de le récupérer par la suite quand ils vont se retrouver seuls avec cette dernière» a-t-il affirmé.

Les cas d’indélicatesse sont sanctionnés par le supérieur hiérarchique

Selon le secrétaire technique chargé de la couverture sanitaire universelle au ministère de la Santé, Dr Pierre Yaméogo, lorsqu’un un cas d’indélicatesse est constaté dans un CSPS ou un CMA, c’est le supérieur hiérarchique immédiat qui est habilité à sanctionner l’agent.

Ce dernier peut décider en fonction de la gravité de la faute, de donner un blâme, une mise à pied, un avertissement, une incidence sur le salaire ou la radiation de l’agent.

Concernant les infirmiers incriminés de Solenzo, le supérieur hiérarchique immédiat, Koabié Bakouan, nous rassure que des sanctions sont en cours :

«Je ne peux pas vous dire qu’elle sera la sanction parce que le document n’a pas encore été remis aux agents incriminés ; donc si je me prononce, je vais devancer l’iguane dans l’eau mais en temps opportun, vous le saurez» a-t-il déclaré.

En dehors des sanctions administratives, Dr Pierre Yaméogo, note qu’un patient de la gratuité contraint d’acheter les médicaments peut porter plainte à la police ou à la gendarmerie qui vont investiguer et transférer le dossier au niveau de la justice et la procédure va suivre son cours.

A ce jour, il y a un dossier de détournement de médicaments de la gratuité au Tribunal de Grande Instance de Bobo-Dioulasso.

L’affaire remonte au 11 juillet 2017 quand un infirmier du Centre hospitalier universitaire Souro Sanou (CHU-SS) a été interpellé par des éléments du Service Régional de la Police Judiciaire de Bobo-Dioulasso (SRPJ-Bobo) alors qu’il transportait des produits pharmaceutiques à bord d’un tricycle.

Selon une étude du REN-LAC sur le secteur de la Santé, rendue publique en décembre 2018, ces produits destinés à la gratuité ont été détournés par un Préparateur d’Etat en Pharmacie (PEP) d’un district sanitaire qui les a envoyés via les transporteurs à un infirmier à Bobo-Dioulasso.

13 millions de produits détournés

 Ces produits étaient composés entre autres de 4360 boîtes d’Artesun d’une valeur d’environ 13 millions de francs CFA.

Le PEP et l’infirmier ont été envoyés devant le procureur du Faso près le Tribunal de Grande Instance de Bobo-Dioulasso et une information judiciaire est ouverte contre eux. Le groupe a plaidé coupable.

«Au cours des investigations, on s’est rendu compte que cet agent, en collaboration avec d’autres agents, créait des ruptures  factices de certains produits de la gratuité» a déclaré le procureur du Faso près le Tribunal de Grande Instance de Bobo-Dioulasso, Mahama Sory.

Le dossier, selon ses dires, est toujours en cours d’instruction et deux agents sont détenus dans le cadre de la procédure.

«Le jugement sera programmé à la fin de l’instruction», précise-t-il au cours d’un entretien qu’il nous a accordé le lundi 26 août 2019 à Bobo-Dioulasso.

Et pourtant, selon Assana Kindo du REN-LAC, en fin d’année dernière, on leur avait dit que le dossier était bouclé. Il exprime son scepticisme quant au jugement du dossier

Mais pour Dr Pierre Yaméogo, médecin spécialiste en santé publique, c’est de façon progressive que les cas d’indélicatesses de certains agents seront résolus.

 

 WIS /

 

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