Agriculture: Pourquoi  les résultats des recherches se perdent souvent entre les laboratoires et les champs ?, s’interroge Dr Fayama

Ouagadougou, 03 janv. 2019(AIB)- Le transfert des technologies depuis la station de recherche agronomique  au milieu paysan connait souvent des dysfonctionnements. Dans l’article qui suit le Dr Tionyélé FAYAMA élude la question avant de proposer des pistes de solutions.

 

Analyser le dysfonctionnement de la liaison recherche-vulgarisation-utilisateurs dans le processus d’adoption des innovations agricoles

 

                                                     Résumé :

Sur un plan paradigmatique, certaines recherches agronomiques restent basées sur des approches agro­-techniques fondamentalement orientées vers des modèles d’agriculture plus intensifs. Avec des objectifs de recherche orientés résolument vers réponses techniques, les agronomes à travers leurs technologies améliorent la productivité agricole. Ces recherches sont d’abord expérimentées en station de recherche avant leur transfert en milieu paysan.

Cet article tente de comprendre la rupture des interactions fécondes favorisant le transfert des technologies de la station de recherche au milieu paysan. Cette étude se veut une contribution autour des questions essentielles sur les contraintes d’adoption des innovations agricoles basées sur les approches par l’entremise des trois maillons de la chaine de transfert des technologies pour une adoption réussie vers les utilisateurs.

Mots clés : approches paysannes, top dowm/ Botton up, transfert de technologies,

Introduction

Les approches telles qu’observées dans le cadre de transfert des technologies répondent un peu à un modèle dépassé qui consiste à transférer la technologie de façon isolée sans aucun cordon avec le milieu d’origine. Ce type d’approche présuppose une vision linéaire de la recherche aux paysans, via les appareils d’encadrement pour l’adoption. C’est ainsi que naissent des interactions entre les acteurs pour la valorisation des résultats. Mais, force est de constater que malgré les efforts consentis, cette valorisation des technologies générées par la recherche demeure toujours une préoccupation dans la mesure où jusque-là, l’on ne sent pas un impact significatif de l’utilisation de ces résultats et cela tributaire à quelques part au dysfonctionnement de la liaison recherche-vulgarisation-utilisateurs. Alors, quelles peuvent être les raisons d’un tel dysfonctionnement ?

Résultats et discussion

Dysfonctionnement de la relation recherche-vulgarisation

La vulgarisation représente pour la recherche, d’une part, un maillon essentiel de transfert des compétences pour valoriser les résultats de leurs innovations, et d’autre part, une source de feed-back des informations qui permettent aux chercheurs d’adapter les technologies aux différents aléas terrains afin de répondre efficacement aux attentes des utilisateurs (producteurs).[(Zerbo, 2017 ; Sankara ; 2018 ; Fayama, 2018).

Des enquêtes-terrain menées dans la région des Hauts Bassins sur les relations entre chercheurs et agents de la vulgarisation montrent que 62% des agents de vulgarisation sur le terrain ne sont pas satisfaits de la relation de collaboration entre la recherche et la vulgarisation. Selon Zerbo(2017), les agents sont pris pour de simples exécutants de protocoles à l’élaboration desquels ils ne sont pas associés. En revanche, les chercheurs affichent leur satisfaction pour la même enquête.

Cette étude illustre donc une situation d’insuffisance et / ou de manque de collaboration entre ces acteurs interministériels. Les explications à une telle situation pourrait être données par :

  • l’extrême cloisonnement entre les deux structures (recherche et vulgarisation) du fait de leur situation de tutelle dépendante (ministères différents) ;
  • l’insuffisance et /ou absence de cadres de concertation entre vulgarisateurs et chercheurs : bien vrai que des cadres ont été créés, mais peinent pour son fonctionnement faute de moyens financiers. Par exemple, les ateliers régionaux de développement de l’expertise agricole (ARDEA) institués par le Système National de Vulgarisation et d’appui Conseil Agricoles (SNVACA) tardent à voir le jour et Ateliers Mensuels de Revues des technologies oubliés ;
  • la dépendance chronique vis-à-vis des financements extérieurs ;
  • une absence de suivi-évaluation systématique et rigoureux des technologies proposée ;
  • le manque d’une réelle coordination des activités de vulgarisation entre les institutions de recherches et les services de la vulgarisation :;
  • le manque de professionnalisme des acteurs dû à l’insuffisance de formation et d’encadrement spécialisé de proximité ;
  • l’égoïsme dans le partage des connaissances chez certains chercheurs ;
  • les interventions directes des chercheurs sur le terrain sans l’implication des agents vulgarisateurs ;
  • le complexe chez certains chercheurs 

 

Dysfonctionnement de la relation recherche-utilisateurs via vulgarisation

Plusieurs raisons peuvent expliquer le dysfonctionnement dans la relation recherche-utilisateurs. En effet :

  • Les orientations de la recherche ne tiennent pas suffisamment compte des besoins des utilisateurs. Par exemple, les savoir-faire et technologies produits par la recherche même quand ils sont pertinents ne sont guère appliqués par les agriculteurs, ce qui suggère que la transmission se fait mal. Les chercheurs ne vont pas forcément vers les utilisateurs pour connaître leurs de besoins afin de mettre au point les innovations ou technologies qui répondent à leurs aspirations. Le plus souvent, les innovations sont mise au point et les utilisateurs sont mis devant le fait accompli. Cette façon de procéder devient comme si l’on imposait aux utilisateurs leurs choix. Aujourd’hui, beaucoup de semences améliorées créées par les chercheurs ne répondent pas aux aspirations de beaucoup de producteurs malgré leur potentiel de rendement. Par exemple dans une localité du nord (grand Samba) les producteurs ont refusé l’adoption d’une variété de sorgho, le sariaso 14 tout simplement cette variété ne répondait à leur habitude alimentaire à cause de ses caractéristiques organoleptiques. Les conclusions des travaux de ZERBO (2017) montrent que 35% des producteurs interrogés disent ne pas entretenir de bonnes relations avec les chercheurs. La raison principale est que leurs besoins prioritaires ne sont pas pris en compte par les chercheurs et de plus ils sont délégués au rang de consommateurs d’innovation au lieu qu’ils soient impliqués à toutes les étapes du processus d’élaboration des projets de recherche. Cette façon de faire peut avoir un impact négatif sur l’intérêt qu’accordent les producteurs aux produits de la recherche et par conséquent refroidir la bonne relation entre recherche et producteurs qui sont des utilisateurs ;
  • plusieurs jugements de valeur de la part de certains chercheurs sont portés négativement sur les utilisateurs ;
  • L’ensemble de ces facteurs peuvent concourir à ce que la relation recherche-utilisateurs se fragilise ;
  • les producteurs sont le plus souvent utilisés comme des cobayes. On utilise les producteurs pour mettre en place des tests dont les résultats ne sont pas souvent concluant. Pourtant un producteur dans de telles circonstances s’attend à des résultats pour répondre à des objectifs qu’il a fixés d’atteindre. –La non satisfaction de ces objectifs est considérée pour lui comme une sorte de trahison de la part du chercheur qui veut l’utiliser à son profit. Cette trahison à un prix car le résultat c’est contribuer à détériorer la relation qui existent entre la recherche et les utilisateurs ;
  • il n’y a pas de collaboration systématique entre chercheurs vulgarisateurs et agriculteurs. La mauvaise collaboration entre la recherche et les agents de vulgarisation peuvent également expliquer le dysfonctionnement de la relation recherche-utilisateurs. Les agents de vulgarisation sont les premiers collaborateurs des utilisateurs des innovations et technologies puis que ce sont eux qui sont chargés de leur diffusion. Cette mauvaise collaboration entre les deux premiers acteurs va empiéter sur la seconde qui est celle de la recherche-utilisateurs ;
  • le non accès des utilisateurs aux structures de recherche peut constituer un blocage au fonctionnement de la relation recherche-utilisateurs ;
  • la méconnaissance des structures de recherche par les utilisateurs peut aussi être un frein à la relation recherche-utilisateurs.

 

Dysfonctionnement de relation vulgarisation-utilisateurs

Le dysfonctionnement de la relation vulgarisation-utilisateurs pourrait être la résultante ou l’apanage de bon nombre de constats :

  • les orientations de la vulgarisation ne tiennent pas suffisamment compte des besoins des paysans. Le plus souvent les innovations et technologies proposées par la vulgarisation ne répondent pas aux besoins des utilisateurs. La vulgarisation décide à la place des utilisateurs des innovations et ou des technologies qu’ils doivent utilisées sans demander leurs avis. Cela ressemble à une imposition, une chose qui ne facilite pas la relation entre vulgarisateurs et utilisateurs. ;
  • l’absence ou l’insuffisance des services d’appui-conseil pourraient expliquer le dysfonctionnement de la relation vulgarisation-utilisateurs. Le personnel et les ressources financières étant  faibles pour permettre une couverture optimale de l’ensemble des pays, le ratio d’encadrement de 1 agent pour 1480 ménages agricoles (Hauts Bassins) selon l’enquête de ZERBO en 2017, illustre bien cette insuffisance. De  nombreux producteurs sont ainsi laissés de côté sans possibilité d’accéder aux services de vulgarisation ;
  • les méthodes d’approches de certains agents sur le terrain ;
  • Dans beaucoup de cas, le capital humain des services de vulgarisation n’est pas performant;
  • la diversité des approches d’intervention des différentes structures de vulgarisation (Etat, ONG, OPA, SOFITEX, projet, etc) est aussi une des raisons du dysfonctionnement : par manque de stratégie nationale de vulgarisation, les multiples intervenants développent chacun l’approche qui lui paraît la plus adaptée dans le même milieu de producteurs s ;
  • la contractualisation des services agricoles préconisés par la SNVACA creuse d’avantage le fossé relationnel entre les deux acteurs puisqu’il semble contraignant d’engagements à l’atteinte des résultats ;
  • l’intensité des rapports entre vulgarisateurs et utilisateurs peut expliquer le dysfonctionnement de leur relation : en effet, la vulgarisation n’entretient en général des rapports suivis qu’avec un nombre relativement de grosses exploitations progressistes (paysans modèles). En revanche, elle a peu de contact avec la masse de petits exploitants en situation difficile et qui constituent la masse la plus importante. Selon les statistiques générées par Sankara(2018), il  ressort que 55% des producteurs montre que les actions des agents à leur endroit ne sont pas perceptibles, à part la distribution des intrants subventionnés par l’Etat ;
  • la qualité des rapports entre vulgarisateurs et utilisateurs peut également impacter négativement leur relation: par exemple, la masse des petits exploitants gardent en général une image peu attrayante de la vulgarisation. Ceci est souvent lié au sentiment que l’activité de vulgarisation et de développement n’est accessible qu’aux grands producteurs ;
  • l’insuffisance de cadre de concertation entre les agents de vulgarisation et les producteurs pourrait également expliquer le dysfonctionnement de la relation vulgarisation-utilisateurs. Certes que la journée nationale du paysan instituée permet de regrouper les différents acteurs, la mission dévolue à cet cadre ne répond pas aux attentes des acteurs puis qu’il est beaucoup plus politique que technique.

Conclusions et proposition d’axes de synergie d’action entre recherche-vulgarisation-utilisateurs

La promotion des innovations techniques de la recherche doit nécessiter une mise en place d’un partenariat bien formalisé à travers l’établissement  de protocoles  qui définiront  les rôles,  les responsabilités et la contribution de chaque partenaire.  Ainsi, à titre indicatif, les rôles et les responsabilités de chaque acteur seront les suivants :

  • les Organisations Paysannes (OP) sont porteuses de la valorisation de technologies et de recherche-accompagnement. A ce titre, elles seront les premiers responsables de leur mise en œuvre, en assurant l’identification des groupes cibles, en fournissant tout le cadre requis pour le transfert ou le test de technologies et en participant aux diagnostics et aux évaluations ;
  • les Ministères techniques à travers leurs services chargés de la vulgarisation auront un rôle d’appui et de facilitation. Ils interviendront également dans le renforcement des capacités;
  • la recherche apportera son appui aux OP dans la valorisation des technologies et la recherche-accompagnement à travers le renforcement des capacités, la réalisation des différents diagnostics, les tests et les études d’impact ;
  • les autres structures de vulgarisation non étatique (ONG et projets de développement) sont des structures facilitatrices. Ils créeront pour les producteurs les conditions requises pour le transfert des technologies et les tests d’adaptation. Ils joueront également un rôle dans le renforcement des capacités stratégiques et organisationnelles des OP.

Par ailleurs, il serait intéressant de dynamiser les cadres de concertation déjà existant ou même créer des nouveaux cadres par région et au niveau national, regroupant tous les partenaires impliqués  avec pour objectifs de:

  • faciliter la circulation de l’information ;
  • assurer la planification concertée ;
  • assurer une évaluation participative des innovations introduites.

Pour la cohérence et l’efficacité des interventions dans la diffusion des innovations en milieu paysan, les actions suivantes sont indispensables :

  • la production/l’actualisation et la diffusion de documents techniques sur les innovations accessibles aux utilisateurs (documents traduits dans les langues nationales pour une large utilisation) ;
  • la mise en place d’un comité interministériel de suivi/évaluation de la mise en œuvre des protocoles de partenariat ;
  • une meilleure implication des producteurs au processus de recherche à travers un processus dynamique et participatif de diffusion des innovations ;
  • le renforcement des liens Recherche-Vulgarisation ;
  • le travail à la diminution du ratio de couverture territoriale agent/population ;
  • le financement des activités de recherche et de vulgarisation ;
  • le développement d’une approche dynamique interactive et complémentaire du système recherche-vulgarisation où toutes les trois composantes prennent la même importance.

 

Dr Tionyélé FAYAMA

Sociologue, Institut de l’Environnement et de Recherches Agricoles(INERA), Programme Gestion des Ressources Naturelles et Sytème de production (GRN/SP)

Laboratoire de recherche Genre et Developpement, Université Ouaga 1, Pr Joseph Ki-Zerbo,

tionyeleyahoo.fr  

 

Références bibliographiques

FAYAMA T. 2018. Innovations agricoles, entre politiques publiques et logiques d’adoption face aux innovations agricoles céréalières dans la commune de Banfora, Thèse de doctorat Unique de sociologie, ED/LESHCO, Université Ouaga 1 Pr Joseph Ki-Zerbo, 347 P

FAYAMA T. et SANKARA E. 2016, rapport de formation des 13 points focaux PNVACA et de trois SRAPA du Burkina, document de travail, 27 p

SANAKA D. 2017. Analyse du système de vulgarisation à l’Ouest du Burkina Faso, Rapport de stage, INERA, 61 p

ZERBO D. 2017. Analyse du PNVACA dans le dispositif d’appui conseil dans les Hauts Bassins, mémoire de fin cycle des conseillers d’agriculture, CAP/Matourkou, 73 ^p

FAYAMA T. support de cours de genre et vulgarisation agricole, cycle des conseillers d’agriculture, CAP/MATOURKOU, 2017-2018

FAYAMA T. support de cours de vulgarisation et valorisation des résultats de recherche, cycle des ingénieurs en vulgarisation, CAP/MATOURKOU, 2017-2018

 

 

 

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